Grammatologies

 

Le terme de grammatologie est ici au pluriel parce que la notion n'a pas la simplicité que l'on pourrait espérer.

- En un premier sens (donné par Gelb en particulier), le terme dit la science de l'écriture en général. Mais cette définition toute simple mène d'emblée à des difficultés considérables.

- Le nom donné à ce projet n'est-il pas trop particulier ? La racine grammata (lettres) caractérise une écriture tout-à-fait singulière, et ne convient sans doute plus à toutes les écritures, même classiquement définies.

- Comme la plupart des théoriciens de l'écriture, Gelb circonscrit son objet en considérant que l'écriture "véritable" est celle qui transcrit la parole. Cette détermination "classique" peut sans doute être argumentée, et l'a été abondamment, mais elle engage tout-de-même d'avance dans une direction particulière la généralité que l'on entendait donner à la théorie. Cette caractérisation hiérarchise de fait les divers types d'écriture en fonction de leur degré de fidélité à la parole, et exclut même d'emblée celles qui ne suivent pas ce principe.

- Le terme de grammatologie vaudrait donc plus rigoureusement pour une théorie de l'alphabet, une alphabétologie (deuxième sens). Mais la seule tâche de circonscrire l'extension du terme d'alphabet n'est pas chose facile du tout. Si son nom même renvoie d'abord (alpha-beta) à l'alphabet grec, il y a débat sur son amont et son aval.

- En amont, l'alphabet grec dérive manifestement d'écritures qu'il y a beaucoup de raisons de considérer comme alphabétiques. Mais certains spécialistes ne l'accordent pas. Gelb ne conteste pas que l'alphabet grec dérive directement et massivement de l'écriture phénicienne, mais il refuse pourtant de faire de celle-ci un alphabet.

- Et, en aval, faut-il considérer que toute écriture qui comporte des lettres de l'alphabet (la nôtre par exemple) est encore fondamentalement alphabétique dans son principe de ce seul fait ? Il y a des raisons d'en douter puisque divers autres principes sont venus se greffer sur la base ancienne. Cela ne peut bien entendu pas ne pas affecter l'idée que l'on se fait de la portée (philosophique, métaphysique et épistémique en particulier) de cette écriture, ou de ces écritures.

Les querelles sur l'extension du terme d'alphabet viennent en réalité moins de désaccords sur l'histoire des emprunts et sources que de la compréhension du terme, en fonction de la conception globale de l'écriture : la grammatologie précisément définie comme alphabétologie (deuxième sens) renvoie ainsi à la théorie plus générale des principes d'écriture (premier sens), et donc au problème abyssal de son rapport à la langue et à la parole.

- En un troisième sens la grammatologie est alors la conscience critique de ces difficultés redoutables, des gouffres de perplexité que suscite cette recherche : comment écrire avec l'alphabet la théorie de l'alphabet, si l'on admet que cette écriture n'est pas neutre à l'égard de la parole, aussi "phonétique" qu'on la suppose : elle est de toute façon une manière de se rapporter à la parole, et à la pensée. Cette manière entre en jeu dans ce que l'on écrira des écritures en général. C'est le grand mérite de Derrida que d'avoir affronté ces vertigineuses mises en abyme. Si le sol ferme se dérobe sous l'interrogation d'un objet qui paraissait d'abord simple et familier, c'est pour s'ouvrir sur les remises en question philosophiques les plus fondamentales.

- Du coup, cela convie à un regard rétrospectif sur la connivence muette et discrète entre l'écriture et la pensée, entre l'alphabet et la philosophie, entre l'apparition de l'écriture alphabétique et la formation de la philosophie plus particulièrement encore. Il vaut sans doute la peine de chercher à comprendre à la fois cette connivence et sa discrétion. C'est en ce sens plus déterminé dans l'espace et dans le temps que l'on peut encore envisager la grammatologie (quatrième sens), et c'est précisément à cela que ce site est consacré : à la portée philosophique de l'alphabet grec, envisagé sans alphabétocentrisme, dans la mesure du possible.

 

Projet du site

Le site est ainsi le prolongement d'un travail de recherche qui voulait étudier le lien entre l'écriture alphabétique grecque et la philosophie au tout début de ce développement : chez les Présocratiques en particulier.

Le premier temps de l'enquête portait sur l'alphabet lui-même, en s'interrogeant sur la particularité de l'alphabet grec s'il y en a. L'interrogation était ici grammatologique au sens de Gelb.

Le deuxième temps avait pour objet le "style grammatique" donné à la pensée dans un contexte désormais lettré. L'outil ici sollicité était l'histoire de la grammaire grecque, très largement changée par l'écriture, comme en témoigne déjà simplement le mot même de grammaire.

Le troisième temps s'interrogeait sur la manière dont la pensée traduit un tel changement. Un préalable précisait les liens de l'écriture alphabétique à la cité puisque les deux modèles semblent en concurrence dans le rôle de père ou mère de la philosophie. C'est ensuite aux premiers penseurs dont on a des traces d'écriture que sont confrontées les hypothèses des parties précédentes. Les figures d'Anaximandre, d'Héraclite et de Parménide étaient alors plus particulièrement sollicitées. Cela correspond à un franc déplacement par rapport à la perspective d'E. A. Havelock, qui voyait dans la figure de Platon le véritable "prophète" de l'esprit lettré, en grande partie au prétexte que Socrate n'avait pas écrit. La thèse de ce travail était de montrer que la pensée présocratique elle-même était très largement redevable à l'écriture, dans le cas de Parménide plus particulièrement.

Ces parties étaient précédées d'une longue introduction qui entendait montrer en quoi le problème grammatologique, au sens de Derrida cette fois, mérite d'être approfondi : s'il est passé de mode, ce n'est pas d'avoir été "résolu", mais en raison de l'éclatement problématique qu'il a produit. C'est alors en tentant au contraire de circonscrire l'enquête qu'il a paru utile de reposer la question de l'écriture au point d'émergence de l'alphabet grec.

 

Plan

Ce travail de recherche avait trois parties :

  • gramma
  • grammè
  • epiphaneia

pour jouer avec l'évocation géométrique du point (lié à la lettre, gramma), de la ligne (grammè) et du plan (epiphaneia dit la surface dans la géométrie euclidienne).

La linéarité alphabétique

Introduction : la question alphabétique

1. Effacement de la question alphabétique
2. Persistance du problème

Première partie : Gramma

Chap. 1 : Scriptio continua
Chap. 2 : Phoinikeia grammata
Chap. 3 : Invention des consonnes

Deuxième partie : Grammè

Chap. 4 : Lettre et langue
Chap. 5 : Avant la lettre
Chap. 6 : Avec la lettre

Troisième partie : Epiphaneia

Chap. 7 : Anaximandre
Chap. 8 : Héraclite
Chap. 9 : Parménide

Conclusion
Bibliographie

Extraits

La nuit des signes : écriture et raison selon Husserl (Introduction, 2)

Leroi-Gourhan et l'écriture (Introduction, 2)

L'alphabet selon la grammatologie de Gelb (chap. 3)

Saussure et l'alphabet (chap. 4)

Havelock et les Présocratiques rassemble divers extraits

L'oralité d'Homère selon Parry est un extrait du chap. 5

L'article sur "Le gnomon d'Anaximandre" reprend une partie du chap. 7