Lectures

Quelques notes, sur des ouvrages portant sur l'histoire de l'astronomie ancienne.

 

Histoire et pratique de l'astronomie ancienne, de James Evans, 2016

Saluons la parution en mars 2016 de la traduction en français aux Belles Lettres de l'ouvrage magistral de James Evans : The History and Practice of Ancient Astronomy (1998).

Trois promesses dans le titre (amplemnet tenues) :

- "astronomie ancienne", des relevés babyloniens à Copernic, mais c'est l'astronomie grecque qui occupe la plus grande place.

- "histoire" : de nombreux textes anciens cités, de multiples démarches reconstituées, les travaux anciens soigneusement présentés.

- "pratique" : l'ouvrage est richement illustré certes, mais l'aspect pratique va bien au-delà. Ce ne sont pas seulement les instruments d'observation et les méthodes de calcul qui sont pris en compte, mais leur utilisation concrète (dans des exercices) et leur conception même (construire un astrolabe par exemple). Assurément un grand pas dans la bonne direction, celle qui mènera à la possibilité pour un individu de découvrir l'astronomie comme l'humanité l'a découverte, avec elle. Alliance de l'expérience et du concept, de la phénoménologie et de l'histoire : réconciliation de l'intuition et de la raison.

Et, par rapport à la version originale, la version française est actualisée (pour tenir compte des nouveaux travaux), adaptée (à la bibliographie française, concernant les traductions en particulier), et même augmentée (d'une section sur les tables d'ombre, et d'une autre sur le mécanisme d'Anticythère).

Un puits de connaissance, une montagne de travail, un trésor.

 

De l'architecture, Vitruve, 2015

Mentionnons la parution en octobre 2015 aux Belles Lettres de la somme de Vitruve en un seul volume. C'est une édition bilingue (latin/français), qui reprend les dix volumes de la Collection des Universités de France des Belles Lettres publiés entre 1969 et 2009. Les notes ont été à la fois allégées et actualisées.

L'ouvrage intéresse l'astronomie en raison de son Livre IX :

« dans celui-ci, consacré à la gnomonique, j'exposerai sa découverte à partir des rayons du soleil dans l'univers grâce aux ombres du gnomon, et les processus suivant lesquels ces ombres grandissent ou diminuent. » (p.585)

 

Science before Socrates, de Daniel W. Graham, 2013

Le sous-titre précise davantage l'objet propre du livre : Parmenides, Anaxagoras and the New Astronomy. Les quatre termes cernent en effet la thèse de l'ouvrage :

- il est question d'"astronomie" et non de science en général : la médecine ou les mathématiques par exemple n'y sont pas abordées.

- la "nouvelle" astronomie est celle qui est véritablement scientifique, par différence avec un modèle plus ancien, qualifié de "météorologique", où les phénomènes astronomiques étaient souvent pensés comme des prolongements de phénomènes météorologiques proches, des émanations, plus lointaines, de la terre.

- "Anaxagore" est la figure centrale du livre, et c'est à la reconstitution de son astronomie qu'est consacrée la plus grande partie du développement. Anaxagore a expliqué les éclipses d'une manière qui est encore la nôtre, et Graham tient à souligner la force d'un tel résultat incontesté, qui permet de parler pleinement de "science" alors qu'il est question d'un présocratique : il s'agit bien de "science avant Socrate". Cette explication a été totalement validée depuis, mais elle l'était dès le temps de son auteur, grâce à des observations qui valaient mise à l'épreuve concrète de l'hypothèse. Graham conteste ainsi au passage une conception caricaturale de la science antique, qui aurait eu le défaut d'ignorer les faits. Il nous présente de façon concrète des faits étonnants qui ont dû frapper les témoins : l'observation d'une éclipse (-478), la chute d'un astéroïde (-466), la mention d'une comète (-466, celle de Halley ?), données qui ont confronté la théorie à la réalité.

- la théorie d'Anaxagore est présentée comme un développement systématique d'"intuitions (insights) de Parménide", de son"héliophotisme" en particulier : l'idée que la lumière de la lune ne vient pas d'elle mais du soleil. L'ouvrage accorde une très grande importance à cette idée (déjà soulignée par Popper), qui paraît toute simple depuis qu'elle est comprise, mais dont on ne mesure plus à quel point elle a changé le cours de l'astronomie.

Certains lecteurs seront peut-être frustrès par le sort prudent réservé à Anaximandre ou à Thalès, mais la perspective de Graham leur offrira précisément un point de référence. On aurait également pu souhaiter que la physique de Parménide soit plus systématiquement abordée, mais on sait la difficulté de la tâche en raison de l'état du texte. Et ces frustrations peuvent trouver en grande partie apaisement dans son ouvrage précédent (Explaining the Cosmos. The Ionian Tradition of Scientific Philosophy, 2006, qui est loin de se limiter à l'Ionie). Le nouvel ouvrage consiste en quelque sorte à accentuer le moment de coupure dans la large perspective précédente, la "coupure épistémologique" dirait-on peut-être dans une perspective francophone, la "révolution scientifique" si l'on se réfère à Kuhn. Quant à la défense de la conception classique de cette coupure scientifique, il n'y a pas lieu d'en faire une ligne de partage dans l'apprécisation de l'ouvrage. Que l'on approuve ou non à la conception classique de cette coupure, il y a en tout cas des effets de (croyance en la) coupure, dont il faut rendre compte.

L'ouvrage de Graham dresse finalement un tableau très convaincant de la manière dont l'astronomie s'est engagée sur "la voie sure de la science" (pour reprendre l'expression de Kant). La force de la proposition tient à l'ampleur de la perspective historique, capable d'éclairer des détails qui n'auraient l'air de rien pour une pensée qui néglige l'histoire des sciences, qui deviennent au contraire d'une grande profondeur par leur insertion dans un panorama compréhensif. L'auteur montre comment deux simples mots de Parménide (allotrion phos, B14), auxquels beaucoup de lecteurs ont à peine fait attention, ont pourtant eu une résonnance considérable dans l'histoire du savoir.

 

Anaximandre de Milet ou la naissance de la pensée scientifique, de Carlo Rovelli, 2009

 

Carlo Rovelli présente une approche originale d'Anaximandre : prendre la mesure de son apport considérable à la connaissance. Il s'agit donc d'une démarche qualitative en un sens : un scientifique s'engage à partir de la science, afin de souligner ce qu'une approche plus dégagée (de la science) ne voit pas, ne mesure pas, ne considère pas.

Rovelli voit dans l'apport d'Anaximandre une immense reconfiguration conceptuelle de ce qu'on pensait, analogue aux révolutions de Copernic ou d'Einstein. On peut y voir en un sens une première grande étape sur le chemin du relativisme (qu'il vaudrait peut-être mieux appeler relationalisme pour éviter d’y voir une perte) : il a fallu le saut relativiste d'Anaximandre (qui voit le haut du ciel non pas comme absolu mais relatif à l'observateur) pour lancer la physique sur la voie qui permettra bien plus tard les autres grands sauts que sont la relativité galiléenne, puis einsteinienne.

Une telle perspective apporte du relief à une lecture trop anecdotique sans cela des doctrines présocratiques, vues comme des archaïsmes désuets. Les présocratiques ont certes fait depuis longtemps l'objet d'une reconsidération "poétique", mais il s'agit ici de prendre en compte le gain de vérité. Alors qu’une démarche simplement historique peut ne voir qu’une succession de curiosités, tandis qu’une démarche d'érudition philosophique pourrait refuser d’inscrire l’auteur, par respect excessif du principe herméneutique de lecture strictement interne, au sein d'un long processus d’élaboration du savoir, le point de vue de Rovelli permet de ranimer l’étonnement élémentaire face à un véritable saut de la pensée.

Présentation par Carlo Rovelli du saut scientifique effectué par Anaximandre :

 

World of Parmenides, de Popper, 1998

Les études parménidiennes ont pris un tour nouveau avec la parution de textes de Popper dans un recueil de 1998 (un premier article sur l'importance du passage sur la lune remonte à 1992). Alors que les chercheurs tendaient à privilégier la partie ontologique, interrogeant les liens de l'onto- au -logique (en un incessant balancement de l'un à l'autre depuis un siècle), Popper tourne le dos à cette démarche ("Parménide n'était pas un ontologiste") pour souligner la connaissance véritable qu'il produit ("Parménide comme cosmologiste"). Popper en vient presque à inverser la hiérarchie habituelle, estimant que la physique est juste au moins en partie, tandis que la première partie est une sorte de généralisation abusive de ce qui est vrai pour la lune :

une grande découverte a souvent aveuglé son auteur comme un éclair puissant, lui faisant croire qu'elle explique plus qu'elle ne le fait réellement, peut-être tout." p. 81

Parménide aurait ainsi généralisé à l'ensemble de la réalité (partie 1) l'immuabilité qu'il a découverte à propos de la lune (partie 2).
La perspective de Popper est ainsi faite de deux thèses :
- l'une, peu contestable désormais, selon laquelle la physique de Parménide est faite de résultats remarquables, dans le cas de la lune en particulier (résultats dont Graham a souligné et confirmé l'importance dans Science before Socrates, 2013).
- l'autre voit dans la position globale de Parménide sur l'être une généralisation de ce qui est établi dans le cas de la lune. La radicalité de la position ontologique viendrait ainsi d'une généralisation de la coupure épistémologique.
Mais une troisième thèse, plus singulière encore, vient prolonger les deux premières. L'erreur concernant la lune (lui attribuer la lumière du soleil) est prise comme modèe de toutes les erreurs qui nomment deux formes là où il faudrait se contenter d'une seule. Mais alors que les interprétations habituelles voient dans l'obscurité le non-être qu'il faut éviter de réifier, Popper en fait la réalité elle-même, et fait de la lumière le facteur d'illusion et de fausseté.
Cette hypothèse de Popper a reçu une sorte de coup de pouce de la part d'Alexandre Mourelatos, qui a su voir dans les "œuvres aveuglantes" du soleil quelque chose qui pouvait encore approfondir cette voie (dans "Parménides, Early Greek Astronomy, and Modern Scientific Realism", contribution à Parmenides, Venerable and Awesome, 2011).
La troisième thèse propose une perspective originale, mais ne s'impose sans doute pas dans sa radicalité. Le renoncement à l'explication par les opposés n'implique pas que l'on doive se contenter d'un de ces deux termes (la lumière ou l'obscurité), ni que le "bon" terme soit l'obscurité. Non qu'il faille restaurer le privilège de la lumière, mais plus simplement parce que l'être est sans doute le bon terme.
Cela dit, il y a sans doute encore à approfondir les "œuvres masquantes" du soleil.

 

« La cosmologie parménidienne de Parménide » de Jean Bollack, 1990

Publié dans Heméneutique et ontologie, Hommage à Pierre Aubenque, l'article de Jean Bollack s'affronte à une tâche redoutable : la "recontruction" de la cosmologie de Parménide.

Bollack procède selon quatre degrés :

- Quand on cherche à le représenter, l'Etre se traduit par deux principes exclusifs, la Lumière et la Nuit, qui sont d'abord des tendances, l'une centrifuge, l'autre centripète.

- Ces deux principes non mélangés en eux-mêmes donnent cependant lieu à un schéma de répartition, un partage initial entre des sphères encastrées homocentriques, sphéres alternées de ténu (développement en élément de la tendance de la lumière) et de dense (développement en élément de l'obscurité). Et entre les sphères centrales et les plus éloignées, une autre sorte d'alternance de sphères de ténu et de dense, plus reserrée, manière de donner lieu à des mixtes non encore mélangés si l'on peut dire (un "mélange" sans mélange, avance Bollack). En ce mileu est "la divinité qui gouverne".

- C'est le mélange qui fait alors la cosmogonie, où se forment les "grandes zones de l'univers".

- La cosmologie enfin, l'état actuel du monde : la tripartition interne (la région supérieure de l'éther, la région inférieure de l'air terrestre et la région intermédiaire du ciel).

La démarche sera complétée quelques années plus tard dans Parménide, de l'étant au monde (2006) par la prise en compte du Proème, de la partie ontologique, et des prolongements physiques de la cosmologie.

 

Almageste, de Ptolémée, 1988

C'est loin d'être une nouveauté bien entendu, mais il vaut la peine de rappeler la réédition en 1988 de l'édition bilingue (grec et français) de la Composition mathématique (Mathèmatikè syntaxis) de Ptolémée, plus connue sous le nom d'Almageste (= la "grande" [astronomie]).

Cette version est la réédition par les soins de Jean Peyroux de l'édition de 1813 (pour le premier tome, et de 1816 pour le second), qui présentait le texte grec en parallèle avec la traduction en français par M. Halma.

Ouvrage remarquable, couronnement de l'astronomie grecque. Les travaux de Ptolémée doivent certainement beaucoup à Hipparque, qui mériterait peut-être davantage la couronne, mais c'est à travers Ptolémée qu'il est finalement honoré tout de même.

Une simplification abusive de la marche des sciences fait de Ptolémée la figure de l'erreur par excellence, par opposition à la vérité triomphale incarnée par Copernic, au point que le terme de "révolution" en est venu à dire la radicalité du changement opéré. Mais la continuité entre les deux chercheurs est beaucoup plus grande qu'on ne le croit alors : Ptolémée prend d'abord la peine de discuter longuement l'immobilité de la terre (et il rappelle qu'il n'y a pas unanimité à ce sujet), ce qui montre assez qu'il estime que la question vaut d'être traitée, et donc simplement posée ; il livre ensuite à Copernic une assise solide pour bâtir de nouvelles hypothèses. Le rapport de Ptolémée à Copernic est d'une certaine manière comparable à celui de Newton à Einstein. On peut dire qu'Einstein dépasse complètement Newton au point de le réfuter au fond, mais il le fait à partir de ce qu'a forgé Newton, et même grâce à cela.