Leroi-Gourhan et la linéarité de l'écriture

 

La position de Leroi-Gourhan est doublement importante. Elle l'est pour la place que tient l'écriture dans son anthropologie : "geste" en jeu avec la "parole", les métamorphoses de ce jeu en disent long sur le devenir humain de façon très large.

Elle est importante aussi pour la configuration théorique générale sur laquelle Derrida s'appuie fortement dans l'article « De la grammatologie » (1965), qui allait constituer la « matrice théorique » de l'ouvrage De la grammatologie (1967). L'article de 1965 était en effet d'abord la recension du maître-livre de Leroi-Gourhan Le geste et la parole (et de deux autres ouvrages). Il ne faut pas sous-estimer cette dette au prétexte des distances que Derrida prend parfois à l'égard des sciences humaines. En l'occurrence la dette est grande, et exprimée sans réserve, ou presque.

 

L'écriture entre geste et parole

Geste et parole sont deux modes d'extériorisation de l'humanité, produisant une accélération de son évolution (jusque là "naturelle") par extériorisation ("culturelle"). Ces deux modes sont d'abord articulés selon un jeu qui ouvre un espace de pensée fécond et vivant. Au cours du déploiement de ce jeu, la possibilité d'un resserrement est apparue, selon laquelle le geste d'écriture a pu suivre la parole de plus près, de plus en plus près. Cette possibilité a connu le succès que l'on sait en raison de l'efficacité qu'elle porte, de l'emprise qu'elle permet. En même temps qu'il décrit cette emprise resserrée, Leroi-Gourhan se montre sensible à la perte dont elle est solidaire, à la fermeture de l'espace de jeu antérieur. En comparant ces deux époques de l'humanité, Leroi-Gourhan élargit la notion même d'écriture bien au-delà de la définition classique, selon laquelle il n'y a d'écriture "à proprement parler" que lorsque les signes graphiques suivent la parole. Et puisque ce resserrement n'est qu'une mutation récente de l'écriture selon Leroi-Gourhan, c'est tout ce qui se tente ailleurs sous le nom de grammatologie qui doit être reconsidéré.

Cette remise en question est assumée de façon radicale par Derrida, qui reprend très largement la perspective de Leroi-Gourhan dans sa configuration complexe et paradoxale, et la prolonge dans de multiples directions en nommant la difficulté qu'elle traduit : il l'appelle « logocentrisme ».

PDF La linéarisation de l'écriture selon Leroi-Gourhan (9 pages)