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quelques repères

 

 

L'idée d'alphabet paraît toute simple et bien connue, mais il y a pourtant des désaccords importants sur l'étendue de l'application de la notion (son extension), et donc aussi sur sa signification (sa compréhension).

Si nous partons de "notre" alphabet actuel (appelons-le 0), et remontons le temps (il y a des avantages à compter de façon négative, pour 'éviter de fixer une Origine), le terme d'alphabet peut désigner l'alphabet grec (-2), et ses descendants, dont l'alphabet latin (-1), par l'intermédiaire de l'alphabet étrusque, qui est en fait essentiellement grec.

Mais le terme vaut aussi pour l'écriture dont provient l'alphabet grec : l'écriture "phénicienne" , c'est-à-dire plus largement cananéenne (-3). Celle-ci est précédée à Ougarit par une forme en caractères cunéiformes (-4), selon deux ordres : abagada (abécédaire) (-4a), ou halaHam (-4b).

Et la recherche remonte vers une provenance sinaïtique, ou plus égyptienne encore (-5). Mais les désaccords sur les datations s'accroissent,

Les écritures alphabétiques en "descendant" le temps :

-5 : Thèbes, Sinaï

-4 : Ougarit

-3 : Canaan-Phénicie

-2 : Grèce

-1 : Monde latin

0 : alphabet actuel

Mais est-il bien certain que "notre" écriture, celle de cette page par exemple, soit encore pleinement alphabétique ? Les signes et dispositifs non strictement alphabétiques ont pris une telle place que le rôle des seuls caractères alphabétiques en est profondément transformé.

Il ne s'agit cependant pas de chercher à isoler un alphabet grec "pur" comme l'a souvent fait l'alphabétocentrisme classique. Il y a sans doute une singularité grecque, mais parmi les autres : chercher à la déterminer ne veut pas dire réinstaurer une hiérarchie.

 

L'alphabet latin est l'alphabet grec : l’intermédiaire étrusque

a. source grecque

Le scénario du passage de l’alphabet grec à l’alphabet latin a été reconstitué avec une grande probabilité. Des Grecs de Chalcis, en Eubée, se sont installés vers –775 dans l’île de Pithécusses (Ischia) en apportant avec eux leur alphabet. Il s’agit de l’alphabet dit « occidental » ou « rouge » par différence avec la forme plus connue parce que standardisée à Athènes et généralisée ensuite : l’alphabet « ionien », ou « oriental », ou « bleu ».
Un quart de siècle plus tard, des habitants de l'île se sont établis sur le continent, où ils ont fondé la ville de Cumes, la plus ancienne des colonies grecques en Italie. Leur écriture est donc pleinement grecque, même s’il ne s’agit pas de la variante ionienne, et encore très proche de l’écriture phénicienne en raison de l’ancienneté du transfert.

b. adoption étrusque

Les Etrusques ont ensuite adopté cette écriture. Le plus ancien des abécédaires étrusques retrouvés est celui de Marsiliana d’Albegna (vers – 670/–650). Il présente un alphabet inscrit (de droite à gauche) sur une tablette en ivoire :

Le gamma est de forme C, le delta de forme D, le digamma F est encore présent, le H vaut /h/, /p/ peut s’écrire P, le qoppa Q y est encore, le sigma a trois traits, l’upsilon peut s’écrire V, X a pour valeur /ks/ et non /kh/. Psi et omega n’y figurent pas (la lettre de figure psi vaut /kh/).

Première ligne : écriture phénicienne
deuxième ligne : alphabet de Marsiliana Albegna
troisième ligne : valeur eubéenne et étrusque

L’alphabet étrusque est donc le même d’abord : les Étrusques ont repris globalement l’écriture eubéenne, et c’est par adaptation aux particularités de leur langue que quelques valeurs singulières sont apparues :
- puisque le /g/ est inutile aux Étrusques, C prend la valeur /k/ ;
- le digamma, n’ayant pas à noter le /ou/ consonne, sera utilisé un temps avec le H pour noter le son /f/ dont ils avaient besoin, puis se passera du H : F vaudra /f/ ;
- le H et le Q conservent leur valeur eubéenne ;
- et puisque X (de valeur /kh/ dans le modèle ionien) vaut /x/ dans l’alphabet eubéen, c’est aussi sa valeur en écriture étrusque (puis latine).

c. de gauche à droite

abécédaire sur vase, Bucchero, deuxième moitié –VIIe

d. adaptation latine

Les Étrusques ayant donné au gamma la valeur /k/ puisqu’ils n’ont pas besoin de noter /g/, les Latins qui ont ce besoin créeront un nouveau caractère, par adaptation graphique du C en G à partir de – 300, et la lettre prendra la place du Z, inutile au latin.
Z sera cependant réintroduit, comme Y, en fin de liste au –Ier siècle, pour noter des sons de mots empruntés au Grecs.
L’alphabet latin se comprend donc, de A à Z, à partir de l’adaptation étrusque de la variante eubéenne de l’écriture grecque.

 

Alphabet vocalique

La distinction majeure serait entre alphabets dits consonantiques et ceux qui notent aussi les voyelles. On dit parfois ces derniers "complets", mais cela projette mécaniquement sur les autres une incomplétude qui est de fait une manière de les définir négativement, puisque le terme comprend est en même temps un jugement de valeur (qui se croit parfois simplement descriptif).

On pourrait les dire "consonantico-vocaliques", mais vocaliques suffit sans doute. Et c'est aux Grecs que l'on doit la mise au point des voyelles, vers -800.

Coupe de Nestor, Pithécusses, -VIIIème :

 

Alphabet consonantique, ou abjad

L'alphabet grec diffère des alphabets antérieurs du fait de la notation systématique des voyelles, mais est pourtant intégralement emprunté : les Grecs désignaient eux-mêmes leurs lettres comme "phéniciennes".

Inscription phénicienne sur le tombeau d'Ahiram (entre -850 et -750 selon B. Sass) :

Mais cette écriture était plus largement pratiquée dans la région du Levant, ce qui lui vaut l'appellation d'alphabet cananéen. Celui-ci a eu une descendance consonnantique avec les écritures hébraique ou arabe.

Inscription araméenne sur la statue de Tell Fekheyre (deuxième moitié du -IXe siècle selon B. Sass) :

Les deux ordres alphabétiques

Le terme d'abjad, destiné à désigner les écritures consonantiques, forgé comme "alphabet" à partir des premiers caractères, a l'inconvient de laisser de côté un autre dispositif, également consonantique, fait des mêmes caractères, mais dans un autre ordre : l'ordre halaHam (h/l/H/m/...). Ces deux ordres sont attestés dans des versions cunéiformes ougaritiques, aux caractères d'aspect bien différent.

Abécédaire abagada ougaritique, -XIIIème siècle :

"Abécédaire" halaHam ougaritique (RS 88 2215) :

Mais ce n'est pas là leur origine puisque les lettres cananéennes tiennent, en partie au moins, leur figure et leur valeur de l'écriture "protosinaïtique", et l'on sait à présent que l'ordre halaham est attesté plus tôt en Egypte.

Quels liens concevoir entre ces sources ?

 

Débuts de l'alphabet ?

On a un temps pensé que l'écriture proto-sinaïtique était l'origine de l'alphabet. L'une des sources de son étude est en effet le Sinaï (Serabit al-Khadim).

Ecriture de Sebarit al-Khadim, Sinaï :

Mais la recherche s'est déplacée plus nettement en Egypte même, à Wadi el-Hol d'abord.

Ecriture de Wadi-el-Hol, entre Abydos et Thèbes :

 

Des documents venus de Thèbes alimentent encore le dossier égyptien.

Ecriture égyptienne de Thèbes, présentant l'ordre halaHam :

Ben Haring